
…Mais le monde ne s’était pas refermé.
Il retenait son souffle avec elle.
Amelia avança quand son groupe fut appelé. Chaque pas vers la passerelle lui semblait irréel, comme si elle marchait dans la vie de quelqu’un d’autre. Ses mains tremblaient en présentant son billet. Personne ne cria son nom. Aucun garde ne surgit.
Peut-être qu’elle avait vraiment réussi.
Dans l’avion, elle trouva son siège près du hublot. 14A. Elle posa son sac à dos contre ses jambes et fixa la piste, incapable de cligner des yeux.
Puis il s’assit à côté d’elle.
Il portait un costume noir parfaitement taillé, sans cravate. Ses mains étaient larges, marquées d’une fine cicatrice qui traversait ses jointures. Pas une cicatrice maladroite — une cicatrice nette. Précise.
Danger.
Il ne la regarda pas tout de suite. Il boucla sa ceinture calmement, comme si le monde lui appartenait.
L’avion commença à rouler.
Amelia sentit la panique remonter dans sa gorge. Si Leyon avait découvert sa fuite, ce serait maintenant. Maintenant que l’avion était encore au sol. Maintenant que tout pouvait s’arrêter.
L’homme à côté d’elle parla enfin, d’une voix basse et posée :
— Vous n’avez pas à regarder la porte comme si quelqu’un allait entrer en courant.
Son cœur s’arrêta.
Elle tourna lentement la tête vers lui.
Ses yeux étaient sombres. Pas froids. Observateurs.
— Je… je ne vois pas de quoi vous parlez, murmura-t-elle.
Un léger sourire effleura ses lèvres.
— Les gens qui fuient regardent toujours derrière eux. Ceux qui voyagent regardent devant.
Le souffle d’Amelia se brisa.
Il savait.
— Je ne fuis personne.
— Bien sûr que non.
Il marqua une pause.
— Amelia.
Son nom tomba entre eux comme une lame.
Tout son corps se figea.
— Comment… ?
Il soupira presque imperceptiblement.
— Calmez-vous. Si je travaillais pour votre mari, vous ne seriez déjà plus dans cet avion.
Le mot mari résonna dans sa tête.
— Je ne comprends pas…
Il tourna enfin le visage vers elle.
— Leyon Vassiliadis pense contrôler la ville. Il oublie qu’il n’est pas le seul à avoir des yeux.
Un frisson glacé parcourut son échine.
Ce nom de famille. Elle ne l’avait jamais entendu prononcé publiquement.
L’homme tendit la main.
— Dante Moretti.
Le nom lui était vaguement familier. Chuchoté dans des articles jamais publiés. Évoqué dans des rumeurs que les riches prétendaient ne pas croire.
Un chef invisible. Un empire sans logo. Un fantôme que même les milliardaires évitaient.
Un chef de mafia.
Elle ne prit pas sa main.
— Pourquoi me parlez-vous ?
Il observa la bague qui avait entaillé sa peau.
Son regard s’assombrit.
— Parce que votre mari vient de déclarer la guerre à quelqu’un qui ne pardonne pas.
Le moteur rugit. L’avion quitta enfin le sol.
Amelia sentit la pression l’écraser contre son siège.
— Je ne veux pas de guerre, souffla-t-elle. Je veux juste disparaître.
Dante la fixa longuement.
— Les hommes comme Leyon ne laissent pas leurs possessions disparaître.
Possession.
Le mot la fit trembler.
Il se pencha légèrement vers elle.
— Mais moi, je ne suis pas comme lui.
Silence.
— Alors pourquoi ai-je l’impression que c’est pire ? demanda-t-elle dans un souffle.
Pour la première fois, son sourire ne contenait aucune chaleur.
— Parce que vous avez raison.
Un frisson la traversa.
Puis, après un instant, son ton changea.
— Mais je protège ce qui entre sous ma juridiction.
Elle cligna des yeux.
— Votre juridiction ?
— Cet avion m’appartient.
Son estomac se noua.
— Et maintenant, dit-il doucement, vous aussi, vous êtes sous ma protection.
Protection.
Le même mot que Leyon utilisait au début.
Amelia détourna les yeux vers les nuages.
Avait-elle quitté une cage…
Pour entrer dans un autre royaume ?
L’avion perça la couche de gris, baigné soudain de lumière.
Et pour la première fois depuis des années, quelqu’un d’autre que Leyon connaissait son nom.
Quelqu’un de plus puissant.
Quelqu’un de plus dangereux.
Et peut-être…
Quelqu’un capable de brûler le monde pour la garder en vie.